Par: Prince Mengui Kokwe
Le 23 février, le président Faustin-Archange Touadéra a inauguré à Bangui la plateforme numérique Dûnia, présentée comme un instrument majeur de modernisation administrative et de suivi des politiques publiques. Cette initiative, destinée à transformer la gestion des projets de développement, nourrit autant d’espoirs que de réserves quant à sa mise en œuvre effective.
Lors de la cérémonie officielle, les autorités ont décrit Dûnia comme un pivot stratégique du Programme national de développement 2024‑2028. Préfinancée par l’entreprise nationale EDEN TiiiT, la plateforme vise à centraliser les données économiques, harmoniser les informations relatives aux projets soutenus par l’État et ses partenaires financiers, et renforcer la culture de transparence au sein du ministère de l’Économie, du Plan et de la Coopération internationale. Par cette digitalisation, le gouvernement entend répondre à un impératif de rationalisation administrative et de visibilité dans l’action publique, longtemps entravée par la dispersion des données et la lourdeur des procédures.
Dans un pays où l’accès à une information claire et fiable demeure un défi structurel, l’ambition affichée est considérable : fournir un tableau de bord unique permettant de suivre l’avancement des projets, d’anticiper les obstacles et d’améliorer la coordination entre les institutions nationales et les bailleurs de fonds. En théorie, Dûnia pourrait contribuer à réduire les redondances, limiter les retards d’exécution et offrir aux décideurs une capacité d’analyse jusque‑là lacunaire. La dimension symbolique de la plateforme n’est pas moindre, puisqu’elle s’inscrit dans un mouvement plus large de modernisation de l’État et de rattrapage numérique.
Cependant, derrière l’enthousiasme officiel, plusieurs interrogations demeurent quant à l’efficacité réelle du dispositif. La question de la qualité des données publiques, souvent incomplètes ou peu actualisées, représente un premier écueil susceptible de compromettre la pertinence des analyses générées par la plateforme. S’y ajoutent les défis logistiques et humains : la formation des agents, l’appropriation des outils numériques, la disponibilité de l’électricité et de la connexion internet dans l’ensemble du territoire, ainsi que les mécanismes de maintenance et de sécurisation des informations, indispensables pour garantir la pérennité de la solution.
Les observateurs soulignent également que la réussite d’une telle innovation dépendra de la volonté institutionnelle d’inscrire cette démarche dans la durée. La centralisation des données suppose un effort soutenu de coordination entre administrations parfois jalouses de leurs prérogatives. De même, la transparence requise par le fonctionnement de Dûnia pourrait se heurter à certaines résistances internes, dès lors qu’elle impose une discipline et une redevabilité accrues.
Au-delà de l’effet d’annonce, l’avenir de Dûnia se jouera donc sur sa capacité à transformer concrètement les pratiques administratives et à améliorer la gestion des projets publics. Son impact réel ne sera perceptible que si la plateforme parvient à fluidifier les procédures, à renforcer la confiance des partenaires financiers et, surtout, à offrir aux populations des services plus efficaces et mieux adaptés. L’outil numérique n’est qu’un instrument ; c’est dans l’usage, la rigueur et la continuité de l’action publique que se mesurera sa véritable portée.
