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Par la rédaction de MBETI MEDIA

Une décision attribuant le baccalauréat à titre exceptionnel signée par le ministre d’Etat en charge de l’education nationale Aurelien Simplice Zingas, circule depuis quelque jours sur les réseaux-sociaux relance le débat sur la valeur du mérite dans le système éducatif. Entre discours de fermeté tenu hier et décisions administratives d’aujourd’hui, cette mesure soulève une question centrale : les règles de l’école sont‑elles toujours les mêmes pour tous ?

Dans les systèmes éducatifs, le baccalauréat occupe une place singulière. Il n’est pas seulement un examen de fin de cycle. Il constitue un symbole : celui de la reconnaissance officielle d’un parcours scolaire, d’un niveau de connaissances et d’un effort soutenu dans le temps. Dans de nombreux pays, et particulièrement dans des contextes où les parcours éducatifs sont fragiles, ce diplôme est investi d’une valeur sociale et morale forte.

C’est précisément cette valeur qui explique la sensibilité du débat actuel.
L’année dernière, à la suite du drame survenu au lycée Boganda pendant les épreuves du baccalauréat, les autorités éducatives avaient tenu une ligne claire et ferme : le baccalauréat ne pouvait être attribué sans évaluation, car il devait rester le fruit du mérite. Cette prise de position avait été largement saluée comme un signe de respect envers les élèves, les enseignants et l’institution scolaire elle-même.

Le contraste avec la décision actuelle est donc saisissant. En accordant ce même diplôme par décision ministérielle à certains bénéficiaires, l’État envoie un signal différent, voire contradictoire. Cette contradiction ne tient pas uniquement au changement de position, mais au message implicite qu’il véhicule : celui d’un principe qui, selon les circonstances, peut être appliqué ou assoupli.

D’un point de vue institutionnel, l’argument de l’exception peut se comprendre. L’action publique doit parfois intégrer des réalités humaines, sociales ou sécuritaires qui rendent l’application stricte des règles difficile, voire impossible. Ignorer ces réalités serait faire preuve d’un juridisme déconnecté du terrain. Toutefois, le recours à l’exception n’est jamais neutre. Il produit des effets symboliques durables.

En matière d’éducation, ces effets sont particulièrement sensibles. Le principe du mérite repose sur une promesse implicite faite à la jeunesse : celle selon laquelle les efforts consentis seront reconnus de manière équitable. Lorsque cette promesse semble fragilisée, un sentiment d’injustice peut émerger, même si l’intention initiale de la décision est bienveillante.

Or, le sentiment d’injustice n’est pas une donnée anodine. De nombreuses études en sociologie de l’éducation montrent qu’il constitue l’un des principaux facteurs de démotivation scolaire. Lorsque les élèves perçoivent les règles comme inégales ou fluctuantes, la valeur de l’effort se délite progressivement. Pourquoi persévérer, si les critères de réussite paraissent interchangeables ?

Dans le contexte centrafricain, cette question prend une dimension particulière. Pour une grande partie des élèves, le parcours scolaire est semé d’obstacles structurels : manque d’infrastructures, pénurie d’enseignants, instabilité, précarité économique des familles. Le baccalauréat est alors perçu comme une ligne d’horizon, souvent l’unique opportunité d’accès à des études supérieures ou à une insertion professionnelle améliorée.

C’est pourquoi toute décision affectant la valeur symbolique de ce diplôme doit être maniée avec une extrême prudence. Car au-delà des bénéficiaires immédiats, ce sont des milliers d’élèves qui observent, interprètent et internalisent le message envoyé.

L’enjeu central n’est donc pas de savoir si l’exception était juridiquement possible, mais si elle était politiquement, socialement et pédagogiquement opportune. Une école crédible repose sur trois piliers : la clarté des règles, leur stabilité dans le temps et leur application équitable. Dès que l’un de ces piliers vacille, la confiance s’érode.

Il aurait sans doute été nécessaire d’accompagner cette décision d’une communication plus transparente, explicitant les critères retenus, les limites de la mesure et son caractère strictement exceptionnel. Sans cela, l’opacité alimente les soupçons d’arbitraire et donne le sentiment que le mérite peut devenir une notion à géométrie variable.

Finalement, cette affaire révèle une question plus large qui dépasse le seul baccalauréat : quel modèle éducatif souhaite-t-on promouvoir ? Un modèle fondé sur des principes constants, capables de structurer l’effort collectif, ou un modèle où les règles s’adaptent au risque de perdre leur force normative ?

Le débat mérite d’être posé sans passion excessive, mais avec lucidité. Car le baccalauréat n’est pas seulement un diplôme. Il est un contrat moral entre l’école et la jeunesse. Et lorsque ce contrat est fragilisé, ce sont toujours les plus vulnérables qui en paient le prix à long terme.

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